THE KING : Un Timothée Chalamet bien parti pour être le new DiCaprio mélangé à Bale [alerte spoiler]

Ah « The King » !! Quand on aime les films et séries épiques de type médiéval, à la Gladiator ou Games of thrones, on ne peut qu’être emballé à la vue d’une affiche comme celle de The King et de son trailer. The King réalisé par David Michod, coécrit avec Joel Edgerton, et sorti le 1er novembre sur Netflix est une adaptation de la pièce de Shakespeare « Henri V » qui, elle-même, est une adaptation de l’histoire de ce roi d’Angleterre de la maison de Lancastre. Il s’agit, si je puis dire, d’un 1er vrai film de cinéma produit par Netflix qui mérite aisément le grand écran – il a heureusement été projeté dans quelques salles aux États Unis. C’est du cinéma : avec une mise en scène, une volonté esthétique, un scénario élaboré, des dialogues pointus, et une direction d’acteur intense et juste. Je n’arrive d’ailleurs pas à me sortir ce film de la tête : le charme a opéré au delà de mes espérances notamment grâce à l’époustouflante BO de Nicholas Britell. Et tous ceux qui l’ont vu, ont, j’en suis sûre, remarqué le clin d’œil bien placé à GOT dans la mise en scène de la bataille d’Azincourt avec ce plan moyen en plongée sur le personnage de Joel Edgerton (John Falstaff) embourbé dans une mêlée à l’instar de Jon Snow lors de la bataille des bâtards. Pas mal pour susciter l’enthousiasme d’autant que nous sommes encore en plein deuil de notre série phare – j’adhère ! La mise en scène est léchée et d’une forte intensité dramatique qui me rappelle, dans une moindre mesure, celle de Macbeth de Kurzel. On a aussi à faire à un film dans le sillage de Gladiator mais avec moins d’épique… Il est donc temps de décortiquer ce film saisissant avec un Timothée Chalamet qui prête magnifiquement ses traits au King Henri V, tout en gravité et en retenue, et crève l’écran !

Quelle affiche !! Cette affiche communique toute l’intensité présente dans le film du fait de l’accession au trône du jeune Henri V (appelé aussi Hal) suite à la mort de son père, Henri IV, et du poids des responsabilités qui découlent de cette couronne non convoitée notamment dans un royaume d’Angleterre déchiré par les rébellions et les guerres avec l’Écosse et le Pays de Galles. Nous constatons qu’il ne revendique pas sa domination, en regardant droit devant l’objectif, mais qu’au contraire, bien qu’ayant le buste droit, sa mâchoire est tournée vers le bas. Sa posture laisse entrevoir qu’il s’agit d’un roi qui prend la mesure des responsabilités qui lui incombent avec gravité et s’impose la lourde tâche de faire ce qui est juste. Cela implique une grande sagesse du haut de son jeune âge. Néanmoins la position de ses mains exprime qu’il est prêt à s’atteler à cette tâche sans se dérober donc avec toute la force de caractère nécessaire mais sous-tend les déconvenues et difficultés qu’il va rencontrer afin d’y parvenir. J’aime particulièrement cette affiche qui est forte en signification.

P  R  O  L  O  G  U  E     V  S     E  P  I  L  O  G  U  E    

C’est donc avec beaucoup d’engouement que j’ai découvert le film mais à mon grand regret sur la plateforme plutôt qu’au cinéma. Le film lui-même débute de manière poignante et très intelligente car ne nous introduit pas Henri V mais le jeune Henry Percy ou encore Harry Hotspur. L’ouverture est marquante et d’une puissance visuelle. Il y a un effet de théâtralité qui se dégage de la mise en scène et du texte : l’impression d’être face à une scène de théâtre notamment car le prologue met en jeu la fin d’une bataille, durement remportée, à laquelle nous n’assistons pas ; le réalisateur aurait pu faire le choix d’introduire dans l’action, comme dans Gladiator, mais au contraire favorise la déclamation (par un très court monologue prononcé avec vigueur et intensité par l’excellent Tom Glynn Carney qui joue Percy). L’interprétation, bien que courte, à couper le souffle de Tom Glynn Carney donne le ton : la force des dialogues (du texte) est aussi ce qui fera celle du film. Et précisément quelle intelligence de caractériser de surcroit Henri V par opposition à ce jeune Henry Percy dont il nous est donné d’apprécier l’impétuosité et la hargne de la jeunesse. C’est aussi le propos du film : c’est avant tout la sagesse du roi Henri V, qui ne démérite en rien en courage, qui fait son charisme et sa force. Henry Percy se fera à ce titre tuer par Hal, aux prémices de la bataille de Shrewsbury, par trop de hâte et de bêtise ayant refusé d’écouter les conseils avisés de son père… Le roi Henri IV, interprété par Ben Mendelsohn, qui dit qu’il aurait tant aimé que Percy soit son fils se fourvoie donc, sous estimant son propre fils. Les fausses notes sont lancées afin que le film s’attèle à construire la légitimité du King (Henri V) sous nos yeux jusqu’à son moment de grâce ultime qui correspond à la fin avec ainsi la judicieuse apparition du titre « The King » en clôture du film. Hal est donc présenté au début comme un débauché vivant dans les bas fonds de Londres mais prendra au fur et à mesure en stature bien que poussé malgré lui sur ce chemin par une traîtrise de son grand juge William Gascoigne. La séquence où Hal tue William est donc le point culminant de l’intrigue forte des confrontations verbales. Les dialogues sont si travaillés et pointus qu’on prend goût à l’éloquence et devient terriblement nostalgique de cette époque où la maîtrise de la langue soutenue était de rigueur. C’est un pur plaisir d’entendre les dialogues. 

Enfin, le jeu de Timothée est exceptionnel ! Ses regards qui expriment toute l’ironie de trouver William en hauteur sur un tabouret, sa posture statique qui ne laisse entrevoir aucune faille, la façon dont il se contient, notamment lorsqu’il lui impose de remonter sur le tabouret ou qu’il réalise la vérité, avant d’exulter puis de reprendre son sang froid pour finalement l’achever violemment dans un contrôle qui glace de stupeur. La mesure de ses mouvements… Bref l’interprétation est parfaite. L’épilogue est donc aussi fort en théâtralité que le prologue. David Michod ne multiplie pas les mouvements de caméra ou les plans mais favorise les plans fixes (les champs contre-champs notamment qui donnent du conflit) et les plans d’ensemble. En effet, le format 2,35 ou cinémascope (ce qui montre bien la volonté de Netflix de faire un film destiné au cinéma) privilégie les grands espaces (pour un film épique) et l’horizontalité pour un aspect contemplatif. Le plan américain fixe, où William meurt, ancre donc l’espace dans ce qui se joue sous nos yeux. David choisit avec ce plan de couper le haut du corps de Henri V afin de contempler le corps sans vie de William à ses pieds, soit la mort de la dernière facette du « père » dont il s’est affranchi afin de prendre lui-même en charge son destin, ce qui est très théâtral et digne d’un épilogue tragique ! Ce ne sont que des lignes qui apparaissent : la verticalité de Henri V (sa puissance, son pouvoir de vie et de mort sur ses sujets, son autorité) et l’horizontalité du corps de William (qui en a fait les frais). Cette composition de cadre implique la stabilité que vient d’acquérir Henri V. Le plan porte toute la résolution de l’intrigue. C’est fort en intensité d’autant que le plan est long. En soi, chaque plan du film porte en lui la dramaturgie et est vecteur de tension dramatique.

Hal perd sa naïveté (celle de s’être laissé conduire, d’avoir fait confiance) et acquière le discernement qui lui manquait au moment où le peuple l’acclame comme son roi. C’est néanmoins par sagesse qu’il a considéré la franchise de Catherine de Valois et s’est remis en question. Ce film est un cheminement, un parcours initiatique, fait de déconvenues mais surtout de leçons. Paradoxalement, le grand juge avait raison car la paix se forge sur des victoires, le peuple voulant des actes et non seulement des promesses. L’élève tue donc le maître, celui qui l’a poussé mais manipulé aussi afin qu’il prenne son envergure. Charles VI de France voit juste en disant « mes relations avec mon fils et les vôtres avec votre père, ce sont ces choses qui nous ont menées ici aujourd’hui…». C’est une histoire Père/Fils. Hal devait nécessairement s’affranchir du « père » pour devenir un homme. Du fait d’une relation incomplète avec Henri IV, cette figure paternelle sera disloquée en facettes prises en charge par deux autres personnages : 1 – Henri IV, le père dont il suit les pas tout en voulant s’en dissocier (Henri IV lui dira « tu dois me succéder »). 2 – John Falstaff, le père qu’il admire et respecte comme un modèle qui se sacrifiera afin qu’il prenne son envol (John lui dira « tu as des choses à accomplir encore »). 3 – William Gascoigne, le père qu’il considère et écoute qui cherchera à le contrôler pour assouvir à travers lui ses propres ambitions (William lui dira « vous avez prouvé que vous êtes un roi digne de cette charge » et plus tard « une foule s’est rassemblée en l’honneur de notre victoire »).

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La performance de Timothée, dans la gravité et la retenue, n’est pas sans rappeler celle de Christian Bale dans Hostiles notamment. Son charme, sa candeur et à la fois son sex-appeal à la Leonardo DiCaprio, jeune, feraient facilement de lui un potentiel Jack si on devait refaire Titanic.  

Dans ce processus de légitimité, le personnage de Timothée va essuyer de nombreuses oppositions dans lesquelles il va devoir s’illustrer bien sur. Il va donc se réaliser et prouver son mérite jusqu’au sang dans des confrontations verbales puis dans des affrontements physiques face à de jeunes prétendants comme lui. Tout d’abord face à son petit frère avec qui il est en désaccord. Encore une fois, sa sagesse l’emportera : son petit frère va périr, non de ses mains, car trop impatient et ambitieux de l’égaler et de le détrôner. 1er Face à face remporté par Hal qui le fait accéder au trône d’Angleterre bien que ne l’ayant jamais désiré. Dans le même temps, son face à face physique avec Percy permet d’attester de son courage et de la vigueur de ses convictions pour lesquelles il est prêt à mourir. Il ne souhaite pas cet affrontement et aurait préféré l’éviter par une entente mais s’il faut en arriver à la force, le jeune Hal n’hésite pas à attaquer. Sous ses airs de gringalet, c’est de son cœur que lui provient sa force. Second face à face remporté.

Le troisième est avec le dauphin de France interprété par l’excellent Robert Pattinson qui nous gratifie d’un anglais avec l’accent français mémorable ! Leur confrontation donne lieu à de somptueuses joutes verbales. Encore une fois, Hal prend l’avantage car sait écouter les conseils et se remettre en question. Nous voyons un roi qui doute et se questionne, admet ne pas savoir et s’être peut-être trompé, écoute les conseils et assume néanmoins ses responsabilités. Le dauphin lui pèche par excès de confiance et d’orgueil. Bien qu’ayant un nombre de soldat moindre, Hal parvient donc à tromper son adversaire. Contrairement au dauphin, il va au front et prend le risque de mourir avec ses hommes. C’est encore pour toutes ces raisons qu’il l’emporte, accordant à ses hommes la satisfaction de porter le coup fatal au dauphin qui n’est plus à sa hauteur car ne tient même plus debout devant lui. Cette scène est parlante et loufoque à la fois. Elle exprime visuellement que Hal a remporté le duel, ce qui est vraiment bien trouvé. 

Enfin, la meilleure confrontation est sans doute celle avec Catherine de Valois, jouée par Lily Rose Depp, car est la première qu’il ne remporte pas. Après s’être battu avec des hommes vaillants, être passé à côté de la mort sur le champ de bataille, Hal se fait terrasser par une femme tout en finesse. C’est jouissif… Catherine lui fait habilement remarquer le ridicule des hostilités qui sont censées avoir mis le feu aux poudres – « une balle ? » – et bien sur comprendre qu’il n’aurait pas du si naïvement prêter foi à la tentative d’assassinat contre lui. Il s’est laissé conduire sur cette voie car n’est au fond qu’un jeune garçon soumis à un homme qui fait encore autorité sur ses propres jugements. En effet, Hal aurait aisément laissé courir la tentative de meurtre mais c’était sans compter sur William pour appuyer sur son désir de paix et d’harmonie par la corde sensible de la vision d’un roi qu’on sous estime et qui ne saurait atteindre son objectif sans l’usage de la force – ce qui montre bien aussi que l’usage de la guerre est à des fins viriles. Malgré son évidente sagesse, sa jeunesse, soit son manque d’expérience, ancre ses doutes et explique qu’il se soit laissé mener. Il n’y avait pas d’autre issue que celle-ci pour atteindre l’âge adulte, s’affranchir et ne plus douter de ses choix. William dit « c’est dans ces rares moments qu’un souverain se réalise vraiment j’imagine ». Ce n’est pas tant la victoire qui permet à Hal de s’accomplir en tant que souverain mais le fait d’ouvrir les yeux au terme de ce parcours. Hal devient véritablement « The King » à la fin parce qu’il devient un homme. Ce n’est plus Hal mais Henri V car tous ceux susceptibles de l’appeler Hal sont morts.

Le face à face avec Catherine de Valois est un moment fort notamment en ce que le propos résonne avec notre époque et est ouvert sur l’avenir : il est plus probable que le vrai Henri V eut été misogyne. Or ici il est très puissant de montrer toute l’assurance d’un homme, dans sa position, à considérer une femme comme son égal et à passer avec elle une alliance. Ici le cinéma se permet de réécrire l’histoire. Faire dire à un tyran autre chose que sa tyrannie est audacieux pour mener à la réflexion… Cet idéal témoigne de la qualité de dirigeants intègres. Cette version du roi est pour moi toute aussi poignante que ne l’aurait été une version plus réaliste de l’Histoire – qui nous le savons ne nous apprend rien. Autant lui faire dire autre chose en la détournant des carcans de son authenticité. Faire dire à l’Histoire autre chose que l’écho d’elle même. Pourquoi pas ? Le cinéma, ça reste de l’art…

Enfin dans la séquence où Hal tue William, Hal n’est plus en posture d’écoute mais mène et contrôle pour la première fois la conversation, amenant habilement William où il veut sans que celui-ci ne s’en doute. Ce n’est désormais plus William qui tient les rênes de la discussion car celui qui maitrise le discours maitrise le pouvoir. Les dialogues sont lourds : Hal l’emmène petit à petit sur le terrain de sa trahison, le traitant à son tour comme un enfant qu’il faut ménager et aiguiller subtilement. Au niveau du jeu d’acteur, nous sentons bien qu’il s’agit d’une étape lourde de sens pour Hal qui prend le temps avant d’enchainer les points. D’où l’écriture des dialogues, l’interprétation et la réalisation sont parfaites. Tout s’accorde ! William dit : « un problème est apparu Hal ?! » et fait tomber le masque, l’infantilisant directement en l’appelant Hal. Ce à quoi Hal répond « oui un problème est survenu et il vacille devant moi perché sur ce siège ridicule où il s’était hissé en s’imaginant à ma hauteur » (en qualité de père). Tout est donc une question de perspective, de hauteur, de stature… Le choix de le matérialiser scéniquement en mettant William débout sur un tabouret et Hal assis sur une chaise (avec des champs contre-champs en plongée et en contre plongée) pour finir avec William au sol aux pieds d’Henri V (avec un plan de face où les deux sont réunis à la juste perspective) est génial ! Cette séquence est magnifiquement filmée.

L  A      M  I  S  E     E  N      S  C  E  N  E

Ce qui pourrait avantager un film comme Gladiator se joue au niveau du rythme. L’intrigue, les dialogues, la réalisation et la direction d’acteur sont aussi pointus, cependant il y a un rythme effréné propre à l’épique dans Gladiator. Les séquences se répondent les unes aux autres dans l’action et alpaguent le spectateur sans lui donner la possibilité de se relâcher émotionnellement de ce qui se joue sous ses yeux. Le spectateur est donc pris à la gorge (le montage y participe fortement). Au contraire dans The King on a une mise en scène contemplative avec beaucoup plus d’ellipse et de fondu enchainé. Le rythme est donc plus étiré ce qui peut donner une sensation de longueur pourtant rien n’est inutile à la narration. L’émotion est au rendez-vous mais selon des ressorts de dramatisation utilisés différemment. David Michod utilise, par exemple, à cet effet la musique (la BO) dans les temps morts, forts en signification, où les personnages sont statiques et pensent, observent ou déclament quand l’action est finie (aspect contemplatif). Tandis que la musique dans Gladiator survient surtout dans l’action (la mise en scène laisse peu de temps morts).

C  O  N  C  L  U  S  I  O  N

The King est film somptueux qui contribue à ma passion pour le cinéma. J’ai à son égard bien plus d’enthousiasme qu’envers Joker de Todd Phillips, sorti récemment. Netflix est vraiment entré dans la cour des grands. Ce créneau de films poignants abandonné par les studios US, si bien que des cinéastes majeurs comme Scorsese ou Fincher décident de se tourner vers le géant du web, devient une opportunité de s’imposer en tant que Major du cinéma. Cela risque de faire pencher la balance et il était temps ! Peut-être que les studios se ressaisiront à envoyer dans les salles des films dignes de ce nom. Autrefois ils produisaient des films comme Kramer contre Kramer, désormais cette lourde tâche de permettre aux auteurs de s’exprimer revient à Netflix. Le film du même genre Marriage story sortira début décembre sur la plateforme et j’ai hâte de le voir.

Leslie, une passionnée de cinéma.

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