MORTENOL : « KICKS » made in Guadeloupe.

« Mortenol » est un court-métrage antillais de 28 min, tourné dans le quartier de mortenol à Pointe à Pitre et réalisé par Julien Silloray. Ce court-métrage, récompensé récemment du Prix de Court, traite en quelque sorte de la violence qui règne dans ce quartier sensible de la Guadeloupe, notamment du fait de rivalités entre gangs. Une réalité urbaine qui n’est pas sans rappeler celle de certains quartiers aux Etats-Unis. En effet, la proximité du département français d’Outre-mer avec les Etats-Unis ancre les influences culturelles et dans le style de vie. Une influence qui se retrouve aussi dans la réalisation de Julien Silloray, proche de films indépendants US tels que « Kicks » (sorti en 2017) ; un premier long-métrage de Justin Tipping, personnel, brut et authentique sur la réalité de l’existence d’un ado de 15 ans vivant à Oakland. 

A  L  O  R  S     M  O  R  T  E  N  O  L,     C  A     P  A  R  L  E     D  E     Q U  O  I  ?

« Mortenol » c’est l’histoire de Dwayne, 11 ans, habitant à mortenol qui cherche à venger la mort de son grand frère, Dimitri ; ce dernier s’étant fait tuer suite au vol d’un bijou appartenant au membre d’un gang ennemi.

Le court-métrage débute sur une vidéo du meurtre qui circule sur un réseau social que le jeune Dwayne visionne. Ce début met en exergue l’utilisation malsaine qui est faite des réseaux sociaux et son impact négatif. Dwayne est alors animé d’une rage qui ne laissera aucune place au deuil, au recul et à la prise de conscience mais qui le poussera à vouloir se venger. Il est question, tout au long du film, de son désir de se procurer une arme pour assouvir sa vendetta, ce qui fait écho à « Kicks » où le personnage principal Jordan, 15 ans, déploie toute son énergie à tenter de récupérer sa paire de Jordan, en parvenant ici à subtiliser l’arme de son cousin, après que le leader d’un gang la lui a volé. Jordan se jette corps et âme, sans penser aux conséquences de ses actes, dans la quête de sa paire de sneakers pour venger aussi l’affront qui lui a été fait.

Dans ces quartiers, c’est la politique du paraître qui règne : l’idée que plus grosse est la chaîne, ou plus chers sont les baskets, plus on est respecté et considéré. C’est ce qui a sans doute couté la vie au frère de Dwayne, et manque de coûter la vie à Jordan et à ses amis qui l’aident dans sa quête. Mais la rage qui anime Dwayne et Jordan est la même ; avec peu de recul possible et de conscience des valeurs, un bijou ou des chaussures équivalent bien la vie d’un être humain.

Kicks

Et au terme d’une errance jonchée d’embuches – une errance qui témoigne aussi de l’absence de figures parentales (elles sont à peine montrées), parties ou noyées par le travail ou le deuil, censées les encadrer et les préserver des cruautés du monde adulte – les deux adolescents finiront par retrouver une conscience ; une conscience enfouie par l’engrenage vicieux d’un environnement toxique et insalubre (d’où l’attrait démesuré pour les biens de valeur).

Mortenol

Dwayne et Jordan vont finalement prendre conscience non à cause de leur propre vie, qu’ils sont aisément prêts à perdre, mais à cause de celle de leurs proches. Les amis de Jordan et le cousin de Dwayne vont manquer de périr en raison de leur entêtement. La séquence de nuit où Dwayne aperçoit soudain, tel un miraculé, son cousin Lil Low qu’il pensait mort et le suit sans dire un mot, sans que ce dernier ne le voit, est visuellement très parlante. Julien Silloray décide judicieusement de faire Dwayne rejoindre son cousin en quittant le cadre ; une réunion des deux que nous ne verrons donc pas mais dont nous prendrons toute la mesure grâce à la puissance de suggestion du hors champ. De même, les plans qui ouvrent sur un espace onirique propre à l’enfance, où Jordan s’imagine communiquer avec un astronaute qu’il aimerait devenir, sont très puissants et témoignent de son désir profond d’échapper à sa réalité plus que de vouloir s’y incorporer ou s’y faire sa place à l’aide d’une paire de Jordan.

Enfin, les deux ados sont plus souvent dehors que chez eux car la misère qui demeure au sein du foyer les pousse trop tôt à vouloir grandir, quitte à louper des étapes. Cela met aussi en évidence la réalité sociale de ces quartiers marqués par la pauvreté qui accroit, du fait de trop de frustrations, le recours à la violence et la recrudescence de la criminalité. Selon moi, il ne s’agit pas d’un regard de jugement – sur les actes entrepris par ces deux jeunes héros en perdition dont la lueur intérieure, celle de leur innocence, réussira de nouveau à briller – qu’ont posé les réalisateurs mais d’un constat alarmant sur l’état de quartiers abandonnés, paysages urbains désolés, en proie à la dégradation propice au règne de la mort. Cependant, ils préfèrent tous deux achever leur film sur une touche d’espoir. Mais dans « Mortenol » on se doute bien, lorsque Dwayne parvient enfin à trouver les bras de sa mère, qu’il ne s’agit que d’une brève parenthèse de paix ; et dans « Kicks » l’utopie est le maitre mot de la fin – je ne vous en dis pas plus et vous laisse découvrir pourquoi

C  O  N  C  L  U  S  I  O  N

VOYEZ CES DEUX FILMS, court et long, qui sont juste deux tentatives sincères de s’exprimer sur un sujet très sérieux sans surenchère d’émotion. J’attribue à « Mortenol » 6/10 au lieu de 7 – seulement à cause de la présence de vraiment trop de « ti mal » dans les dialogues, ce qui revient un peu aux « fuck » beaucoup trop présents dans les films US. 

« Mortenol » est disponible en streaming et « Kicks » sur Netflix.

Leslie, une fan de cinéma à qui on n’a rien demandé mais qui donne son p***** d’avis quand même.

Une réflexion sur “MORTENOL : « KICKS » made in Guadeloupe.

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