Le point technique #5: Mary Stuart, un autre film sur les femmes et la lignée Stuart. Un intéressant hasard de timing.

« Mary Stuart, Reine d’Écosse » c’est le destin tumultueux de Mary Stuart qui dès l’âge de 18 ans se retrouve veuve du roi de France, François II, et refuse de se remarier conformément à la tradition pour retourner dans son Écosse natale et réclamer le trône qui lui revient de droit. Mais l’influence de sa cousine Élisabeth Iʳᵉ s’étend aussi bien sur l’Angleterre que sur l’Écosse. Les deux reines ne tardent pas à devenir des sœurs ennemies et entre peur et fascination réciproques à se battre pour la couronne d’Angleterre. – Deux cousines qui se chamaillent, ça fait penser à un autre film tiens.

Mary Stuart, Reine d’Écosse » me permet de rebondir sur mon précédent article, concernant la question du féminisme. Intéressant hasard de timing que la même année, au même moment, deux films sur les Stuarts sortent en salles, utilisant ces figures historiques de femmes au pouvoir pour traiter de la place de la femme dans une société patriarcale et de surcroît la mettre en avant – comme quoi, il y a des histoires passionnantes de femmes complexes à raconter et l’Histoire en offre plusieurs exemples. Il s’agit d’un revirement contemporain de redonner à la femme son importance dans l’Histoire et plus largement dans la société par le biais de l’art, aux avants postes. Ici « Mary Stuart, Reine d’Écosse » réalisé par Josie Rourke – comparativement à « La favorite » réalisé par un homme – dresse un portrait dramatique à souhait et élogieux de celle grâce à qui la lignée Stuart sur le trône d’Angleterre commence, Mary. Tandis que Yorgos dresse un portrait grotesque de celle par qui la lignée s’achève, Anne. Comme si tout était lié, l’histoire commencerait de façon honorable et se terminerait en eau de boudin – aïe ! Mary Stuart se retournerait dans sa tombe.

Les choix de mise en scène sur ces deux films étant diamétralement opposés et les parti-pris aussi, leur comparaison est donc toute aussi intéressante et bienvenue que les films eux-mêmes. Spectateurs des temps modernes que nous sommes, nous pourrions trouver « Mary Stuart, Reine d’Écosse » morne de classicisme, trop conventionnel, soit d’aucune originalité et force de proposition sur la complexité de ces deux femmes au pouvoir à leur époque. Et pourtant, selon moi, le film est réussi et efficace du point de vue de l’empathie et de l’identification. Il s’agit, en effet, d’un délicieux drame historique qui, en tant que drame historique classique, tient ses promesses en terme d’émotions et d’effets que procurent des ressorts de dramatisation que sont notamment la bande originale – excellente ici car composée par le grandiose Max Richter ! Une proposition que l’on pourrait aisément qualifier de fade et de clichée, dans le sens de banale et d’attendue, en comparaison à l’appréciation de choix de mise en scène plus audacieux sur « quasi » un même sujet – ça en dit long sur notre époque et ses attentes.

L   A     M   I   S   E     E   N     S   C   E   N   E

La mise en scène de « Mary Stuart, Reine d’Écosse » tend à une lecture sans équivoque de l’histoire et des personnages. Josie Rourke utilise les codes du drame historique pour presque canoniser, par le biais du cinéma, cette figure célèbre de femme martyre – contrairement à Yorgos qui détourne le genre pour briser le cadre de l’Histoire et lui faire dire autre chose tournée vers l’avenir. Qui dit canonisée, dit figée dans le temps et univoque. Mary Stuart, personnage féministe par essence, ne pourrait donc pas, du fait de son statut de martyre, être autre chose qu’une sainte – le but étant pour le scénariste, Beau Willimon, d’aller à l’encontre d’une Mary faible et aux mœurs légères. Il est tout de même dommage, aujourd’hui, de faire le cinéma « tricher » sur un sujet relatif au féminisme. Le cinéma n’est qu’une représentation de la réalité – ici une reconstitution de faits historiques – fait de choix (de mise en scène) et de parti-pris. L’artiste peut donc faire dire à l’Histoire ce qu’il veut car ce n’est jamais l’Histoire mais bien qu’une représentation. Assumer ce geste créatif pour faire dire et représenter « autre chose » à ce personnage féministe lui aurait, selon moi, davantage rendu hommage et aurait donné plus de résonance à son histoire dans le temps actuel. La mise en scène classique renvoie à une neutralité qui ne donne pas à voir le metteur en scène pour autant bien présent – les cadres sont travaillés et beaux. Les magnifiques nombreux plans larges, mettant en valeur la beauté et la grandeur de l’Écosse, sont utilisés pour donner à voir et caractériser le personnage de Mary – et tend à passer pour objective, en ce qui concerne une reconstitution historique. Ne pas sentir la mise en scène ni le montage favorise donc la progression narrative, en produisant sur nous des effets précis qui accompagnent le déroulement de l’intrigue, jusqu’à sa résolution qui correspond ici au climax (de tension dramatique) soit à la mort de cette dernière. Rien de surprenant donc. Et le parti-pris du film, selon moi, peu nuancé ne rend pas justice à la complexité que suppose le parcours guerrier d’un tel personnage historique : la femme de l’époque, bien qu’au sommet de la hiérarchie sociale, se résumerait à n’être que la victime d’un monde masculin où les hommes sont montres de cruauté – Yorgos se refuse à n’en donner que cette image. L’impossible émancipation de la femme devrait-elle forcément passer par la privation ou la frustration de son plaisir sexuel ?

Ici Josie Rourke n’ose pas justement proposer une autre lecture. Elle ne va pas dans le sens de l’audace, là où l’homme n’a aucune hésitation, dans un monde du cinéma où une cinéaste reste encore très peu primée pour son travail. La Mary de Josie Rourke – je précise que c’est un choix – manque de subtilité et de relief (revendique ses ambitions sans feintes, est ouverte mais sans vices finalement, forte mais trop bonne, franche et brave mais presque naïve…). Élisabeth 1ère quant à elle, ayant pourtant choisi d’être un homme (réplique du film) selon ses dires par refus du mariage et de la procréation, n’est pas montrée si redoutable que ça mais assez fragile – parce qu’elle est une femme au fond. Pour en faire de bonnes victimes de l’Histoire, on leur dresse un portrait angélique et lisse. Comme dans un conformisme de pensée, on ne fait pas de Mary Stuart cet adultère. – Et si c’était le cas, cela amoindrirait son importance, sa combativité et sa décapitation ? Vit-on encore dans un monde où la femme se doit d’être parfaite et irréprochable pour susciter l’empathie à l’égard de ses épreuves ? Comme si une femme qui s’habillerait de façon provocante et se ferait violer, l’aurait cherché – on penserait comme çà ?! Cette mise en scène et cette lecture du personnage qui nous sont proposés en disent long sur la timidité voire la crainte de ses auteurs.

Pour mieux parler de la femme victime et enclavée, et lui rendre justice, il faut nécessairement en faire une sainte (Mary). On s’assure notre indignation à l’égard d’une époque où il est impossible à une femme de s’émanciper. Le film de part son sujet conduit, en effet par extension, à se questionner sur notre société et son évolution mais dans une gravité de ton (quasi théâtrale sur la fin) sans doute trop manichéenne. « La Reine vierge » (la reine Élisabeth Ire) selon Josie serait forcément vierge. – Et si elle ne l’était pas, cela changerait le fait qu’elle n’est entourée que d’hommes la croyant incapable d’exercer son autorité, et cherchant à la manipuler et à la soumettre pour diriger ?

M Y     F  A  V  O  R  I  T E      I S     T  H  E     F  A  V  O  U  R  I  T  E

« La favorite » de Yorgos Lanthimos est un film dans l’air du temps qui s’ouvre davantage sur l’avenir, paradoxalement en faisant intervenir le passé comme si l’Histoire – trop souvent bcbg (sujet qu’on ne détourne, ni ne déforme) – est tout aussi force de persuasion quand on lui donne plus d’amplitude et conduit les personnages hors des sentiers battus. Yorgos tente de donner à la femme plus de relief et de rondeur, en débridant et en déconstruisant la vision galvaudée de la femme de l’époque et donc en général – qui peut le plus peut le moins. En s’attaquant à la bien-pensance.

C O N C L U S I O N

En dehors de la question du féminisme, « Mary Stuart, Reine d’Écosse » est bien narré, avec de belles séquences notamment celle où les deux reines se tournent autour avant de se confronter l’une à l’autre (séquence totalement fictive). C’est un film tout à fait appréciable sur une femme ambitieuse qui n’avait pas froid aux yeux, ayant eu le désir de se marier et de devenir mère (d’engendrer un héritier) sans pour autant renoncer à son indépendance, et qui a refusé d’abandonner et s’est battue pour régner en dépit de son droit de succession. Mais la question est : le jeu en valait-il la chandelle ? Tant de têtes sont tombées pour un trône de vanité. A vouloir régner sur l’Homme, on peut tout aussi bien se faire couper la tête car l’être humain est déloyal et tortueux. Les atouts de Mary selon Élisabeth Ire sont précisément les causes de sa chute (réplique du film) : sa détermination et son courage virent entêtement et manque de sagesse. En ce sens, le film tient un propos très intéressant qui pousse à la réflexion et vaut le coup. Le jeu des actrices est très incarné (voire grimé) mais puissant. Margot Robbie (Élisabeth 1ère, la vierge protestante) et Saoirse Ronan (Mary Stuart, la sainte catholique) livrent une prestation intense. Je vous invite donc à voir ce film !

Leslie, couronnée reine sur ce site ^^

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