Le titre « La favorite » de Yorgos Lanthimos est ainsi bien trouvé car il ne peut y avoir qu’une favorite or ici elles sont trois : la Reine Anne Stuart (Olivia Colman), la favorite en place la duchesse de Marlborough Sarah Churchill (Rachel Weisz) et sa cousine déchue, simple femme de chambre, Abigail Hill puis Masham (Emma Stone). Le titre présuppose donc une guéguerre entre deux prétendantes au titre de favorite de la Reine. Mais alors de quoi parle réellement le film, sous son air de film historique, favori lui aussi à la course aux titres ?

De pouvoir, d’ambition, de domination, de manipulation, de complot, de trahison, de prostitution ou de la complexité des rapports amoureux. Qu’est-ce que l’amour finalement ? Est-ce, sans se voiler la face, une relation d’intérêt où chacune des parties doit y trouver son compte – car peut on aimer sans rien attendre et sans jouir (profiter) de l’autre ? Belle illusion selon Yorgos ! – Et n’y a t-il pas toujours un dominant et un dominé ? Yorgos s’attaque à la bien-pensance qui veut que l’amour soit ce qui nous rend meilleurs. Mais si l’amour était le berceau de la perfidie – Non ! Si notre vision était naïve et trop lisse. Il faudrait peut-être percer ce mystère à coups de loupe. Comme la Reine qui ne voit guère bien quand ses sentiments se troublent (elle regarde souvent à travers une loupe pour lire les requêtes politiques qu’on lui exige mais qui lui échappent), Yorgos nous fait aussi regarder à travers une loupe, au cas où nos sentiments ordinaires voudraient nous jouer des tours. Quand cela nous prendrait de ne pas saisir le portrait, Yorgos grossit le trait. Par sa direction d’acteur, son découpage (utilisation de la plongée et de la contre-plongée) et par le moyen du « fish eye », il nous fait ouvrir grands les yeux. Les personnages se retrouvent écrasés par l’espace parce qu’ils sont tout simplement grotesques. « La favorite » est un tableau tragique qui comme toute représentation artistique est l’expression même de la réalité des passions et des paradoxes qui nous animent – qu’il nous faudrait expier ?

G  R  O  T  E  S  Q  U  E    !

Eh oui l’être humain est grotesque. D’une Reine qui se laisse aisément dicter sa conduite par qui lui enfonce bien la langue au fond du vagin, à un homme dans un attelage qui se masturbe sans gêne devant les autres, en fantasmant sur Abigail, quelle différence y a t-il ? Du plus noble au plus modeste, tout le monde ne pense donc qu’à « baiser » (réplique du film) ?! La « baise » serait-ce l’expression même du grotesque amoureux ? Le sexe et l’amour ne sont pourtant pas la même chose mais se confondent aisément. L’être humain est d’ailleurs si grotesque que ça en devient drôle. C’est tout le procédé comique du film qui à coups d’humour noir ne cesse de nous surprendre avec des scènes hallucinantes, jamais vues au cinéma. Selon moi, Yorgos veut briser l’illusion en brisant le cadre (le cadre du cinéma classique et le cadre de l’Histoire avec un grand « h » toute glorieuse soit elle) de deux manières : dans le scénario et dans la mise en scène.

Ce n’est pas son habitude, disent-ils, lui qui fait toujours intervenir un monde utopique, complètement tordu, pour faire surgir le vrai visage de la société et la véritable nature de l’être humain, telle une métaphore glauque. Ici Yorgos fait intervenir l’Histoire mais lui donne de l’amplitude. Il étire le cadre, bien réel, jusqu’à l’extrême non pour servir un propos préétabli et créer un discours, qui nous placerait dans la réflexion mais nous laisserait en dehors des émotions, mais pour nous prendre aux tripes. La Reine est présentée comme un personnage enfantin et puéril qui croule littéralement sous le poids du pouvoir, quitte à se ridiculiser en se laissant choir devant une assemblée de politiques ou en se vomissant carrément dessus. Dans « La favorite », c’est l’humain qui dégouline de toute part sur le cadre et finit par le déformer, et non le cadre tordu (comme dans « The Lobster » ou « La mort du cerf sacré ») qui nous donne à voir l’humain qui lui nous est présenté de façon déshumanisée empêchant toute identification comme dans le théâtre Brechtien. Ce n’est plus seulement un cinéma qui intellectualise par la forme. Dans « La favorite » les personnages sont bourrés d’émotions de toutes sortes que l’histoire et les dialogues légitiment (le sentiment d’abandon, l’ambition dévorante, etc.). Par exemple, la Reine explique à Abigail qu’elle a perdu 17 enfants : de ce fait avéré Yorgos fait entrer l’étrangeté et le cynisme (dans l’allusion) par la présence de 17 lapins. Les animaux ne sont plus une métaphore mais sont présents pour eux-mêmes, permettant de montrer tout le paradoxe et l’instabilité de l’être humain qui bien qu’au sommet de la chaîne alimentaire a besoin de leur compagnie pour se rassurer ou se sentir puissant (cf. le tir aux pigeons ou la scène finale où Abigail écrase un lapin avant de se faire elle-même écraser par … suspens). Anne Stuart est émotionnellement affectée, instable et a terriblement besoin d’être le centre d’attention du palais, craintive de l’abandon. Elle hurle, pleure, bave, vomi, rampe, s’écroule… comme une enfant et dégouline de partout, emportant littéralement avec elle l’image flamboyante de la lignée royale des Stuarts (le règne de la maison Stuart s’arrête avec elle) – une Reine pareille, quelle ineptie ! Yorgos brise le cadre.

Mais Anne n’est pas une victime que les deux autres manipulent pour servir leur ambition ou leur soif de pouvoir, contrairement à ce que l’on pourrait penser au fil du film. Elle aussi abuse des deux autres en se faisant passer pour une victime. Elle pleure sa peine à tout va pour réclamer de l’attention et se faire aimer (et b*****) – car la puissance n’attire pas la sympathie. Se montrer faible, quand on a toujours le dernier mot, est une bonne stratégie – en effet, Anne sait dire non et camper sur sa position quand elle n’est pas satisfaite (« I don’t want to ! »), et finit toujours par obtenir ce qu’elle veut. Elle se montre aisément faible pour s’attirer les faveurs de sa favorite, quitte à se laisser dicter ses faits et gestes ou s’entendre dire qu’elle ressemble à un blaireau. Le pouvoir, elle en cède volontiers contre un cunnilingus. Serait-ce de la prostitution indoor ? Il ne s’agit pas de l’exercice d’une autorité mais bien de relations consenties qui se tissent de bout en bout avec des règles, des conditions, des avantages et des inconvénients. 

Le film s’ouvre sur la duchesse de Marlborough Sarah Churchill, qui compare la Reine à un blaireau, et petit à petit présente cette dernière comme une manipulatrice qui se sert de la Reine pour influencer des choix politiques. Abigail, femme de chambre, quant à elle se montrera plus aimable avec Anne mais se révèlera, au fur et à mesure, une plus coriace manipulatrice qui évincera sa rivale pour obtenir le statut de baronne Masham. Mais qu’est-ce que l’amour ?!! C’est à s’arracher les cheveux cette question… Était-ce la sincérité crue de Sarah ? On en vient à revoir nos convictions – car tout n’est que relation d’intérêt, non ? Sommes nous si naïfs ? Moi j’opte pour cette phrase : tel est pris qui croyait prendre. La véritable manipulatrice est bien la Reine. A ce jeu de dupes, le gagnant (le dominant) est toujours le monarque et l’amour, loin de la niaiserie, conduit toujours quelque part sur le chemin à « donner son cul » (réplique du film). Mais quel sarcasme ! Aucune des favorites ne s’en tire à aussi bon compte. La fin du film sur le visage d’Abigail, se faisant soumettre par la Reine, en témoigne. Tour à tour le mécanisme s’est déplacé. La Reine clôture le 3ème et dernier acte (dans ce trio) de cette tragédie à vocation cathartique, subdivisée en scènes dont les titres nous sont donnés par des cartons.

U  N     F I  L  M     F  E  M  I  N  I  S  T  E

Voici un vrai film féministe avec trois personnages principaux féminins complexes à qui on ne tente pas de donner des attributs masculins mais qui ont du relief et de l’amplitude dans tout ce qui constitue la spécificité féminine : l’art de la séduction, la manipulation, la sournoiserie, la subtilité et la simulation. La femme libérée et puissante ne se regarde pas depuis le prisme du fantasme masculin. Les femmes ici n’ont rien d’attirant ou de sexy, au contraire, mais usent de leur habilité naturelle pour prendre dans leurs filets et obtenir ce qu’elles veulent aussi bien des hommes que d’elles-mêmes – ce qui est intéressant ici. Les atouts féminins sont aussi retournés contre le féminin. Elles ne sont pas plus tendres entre elles que le sont les hommes de l’époque à leur égard. Elles sont à la fois maitres et objets du jeu (de désir, de manigance, de manipulation…) ; la scène où Emma Stone chasse et se fait chasser par le personnage interprété par Joe Alwyn le met en avant. Les personnages masculins paradoxalement en sont réduits au travestissement et à graviter autour d’elles. Sans elles, ils ne peuvent pas agir. Ils en sont dépendants voire sont dominés par elles. Ce sont elles qui tirent les ficelles !

L  A     M  I  S  E     E  N     S  C  E  N  E

La mise en scène de « La favorite » est un tour de force esthétique et de conceptualisation notamment par l’utilisation du « fish eye ». La mise en scène, avec les magnifiques scènes de nuit intérieures et extérieures éclairées à la chandelle, les décors d’époque baroques et les somptueux travellings, n’est pas sans rappeler « Barry Lyndon » de Kubrick qui s’appropriait déjà la fresque historique pour en faire un matériau emprunt de modernité et de sarcasme – d’ailleurs « Barry Lyndon » est également divisé en actes. Lanthimos, avec ce film, serait sur les traces de Kubrick qui s’essayait, en avance sur son temps, à l’exercice de la décadence dans le cinéma classique de genre, avec parfois peu de succès commercial et critique malheureusement. Pour Lanthimos, par contre, le succès est au rendez vous – 10 nominations aux oscars et un très bon démarrage. Le monde est désormais en phase avec l’ingéniosité de cette démarche artistique. Un vrai chef d’œuvre !

Leslie, la favorite sur ce site ^^

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