De 2017 à 2020, on a quoi sur le racisme au cinéma ? [Partie 2]

Plusieurs mois se sont écoulés depuis la publication de la 1ère partie de cet article sur la thématique du racisme au cinéma ces trois dernières années (voire quatre) et il est consternant que les faits de racisme se soient accentués. Rien à faire les racistes ont la tête dure. En dépit du bouillonnement sur les réseaux sociaux et des manifestations violentes aux Etats-Unis, les injustices et crimes raciaux prolifèrent. Faut-il s’attendre à une guerre entre communautés raciales ? Ce serait un grinçant sujet de film d’horreur. A l’instar d’un « American Nightmare », le scénario consisterait à ce que toutes les races se regroupent et se tapent dessus une bonne fois, et que les meilleurs gagnent et prennent possession du pays… Après le décès d’Ahmaud Arbery, l’Amérique de Trump doit déplorer la perte de Breonna Taylor, de George Floyd, de Rayshard Brooks et récemment la tentative d’assassinat, disons le, sur Jacob Blake. C’est triste et effrayant. Oui, le racisme est bien présent parmi nous ; et pas seulement aux Etats-Unis. Espérons que le port du masque obligatoire ne devienne pas un prétexte à des contrôles policiers abusifs et discriminatoires aussi en France. Je poursuis donc ma liste des films sur le sujet à voir absolument. Nous arrivons en 2018 :

B  L A  C  KKK  L  A  N  S  M  A  N   –   DE SPIKE LEE (2018)

Blackkklansman est le film du retour au 7ème art de Spike Lee et pas n’importe quel retour, un retour à son cinéma engagé, militant et cinglant. Il a reçu rien de moins que le Grand Prix à la 71ème édition du festival de Cannes. Il s’agit de l’invraisemblable histoire vraie d’un policier noir américain, Ron Stallworth, ayant infiltré le Ku Klux Klan à Colorado Springs en 1978. Un film nécessaire, pas forcément subtil, un peu comme un bon documentaire de Michael Moore. On est obligé de saluer ensuite la démarche et la poigne du propos, plus que jamais au milieu de l’émergence des mouvements contestataires antiracistes tels que Black Lives Matter. Spike Lee met les deux pieds dans le plat, et on aime çà.

Le sujet est déjà très insolite – très bon choix de scénario pour le talent et l’insolence de Spike Lee servi sur un plateau par Jordan Peele – et Spike Lee en rajoute des couches en usant de l’humour et de la farce au travers de sa mise en scène et de sa direction d’acteur pour mieux ridiculiser ces culs-terreux de porte-flambeaux de la suprématie blanche. Absurde : le Ku Klux Klan recrute et Ron tombe sur l’annonce. Plein de rage, il décide sur un coup de tête de postuler, se faisant passer pour un blanc. Les aryens n’y voient que du feu, et voilà que Ron vient d’infiltrer le Klan – dans les dents. Bien sûr il aura besoin de l’aide d’un blanc pour les réunions, « parce qu’avec un bon blanc, on peut tout faire », et c’est son collègue juif, Flip Zimmerman (Adam Driver), qui s’y colle – dans les dents encore. Deux infiltrations d’indésirables en une, quel ravissement !

Le film est hilarant sur le plan caricatural. Mais au delà du rire, il questionne l’absurdité du racisme et pousse à la révolte. Certaines séquences sont un peu longues mais d’autres sont absolument brillantes et très bien écrites notamment la séquence de visionnage par le Klan du film raciste, pas des moindres dans l’histoire du cinéma, « Naissance d’une Nation » de Griffith. Le film de Griffith tourne les noirs en ridicule, les faisant passer pour des violeurs et des bêtes sauvages ; ici Spike règle des comptes. John David Washington (fils de Denzel), que nous retrouvons cette année dans Tenet de Nolan, est parfait dans le rôle de Ron. Le personnage de l’activiste militante Patrice Dumas est aussi incarné à la perfection par Laura Harrier, avec un air Angela Davis. Spike Lee multiplie les références.

Laura Harrier et John David Washington

Spike Lee, à la fois un cinéaste de la fiction et du documentaire, réussit ainsi à greffer dans le film des images d’archives poignantes pour mettre en exergue l’horreur du racisme. Il s’agit réellement d’un film atypique, hybride même, qui fait réfléchir de surcroît. La fin est sublime, le montage du travelling arrière sur Patrice et Ron pointant une arme sur la croix enflammée, symbole du Klan, avec le travelling avant sur la croix est juste incroyable notamment grâce à la musique. Que faut-il comprendre ? Spike Lee appelle t-il à prendre les armes ? A faire renaitre le mouvement Black Panther ? A faire renaître la vision de Malcom X, sur lequel il réalise un biopic en 1992 avec Denzel ? Il l’avait insinué, c’est la guerre qui se prépare…

G  R  E  E  N     B  O  O  K  –  DE PETER FARRELLY (2019)

Green Book est une pépite de l’année 2019, moins grinçant que les précédents films évoqués mais tout aussi poignant. Comme quoi les films adaptés d’histoires vraies font, quasi ou presque, les meilleurs films. Il a reçu l’Oscar du meilleur film, en dépit des polémiques sur l’authenticité des faits. En effet, il lui a été reproché de mettre en avant l’approche plutôt lissée de la relation entre l’italo-américain Tony Vallelonga (Viggo Mortensen) et le pianiste noir Dr Don Shirley (Mahershala Ali), étant adapté des mémoires de Tony Vallelonga. Cependant, en ce qu’il s’agit d’un film, on ne peut que reconnaitre qu’il est merveilleusement réalisé, et les acteurs principaux livrent une performance bouleversante qui touche en plein cœur. Viggo Mortensen est bluffant ! Il s’efface pour donner entièrement vie à Tony. C’est Tony, sans aucun doute ! La force du film est d’ailleurs dans l’interprétation des acteurs ! Et le message de compassion véhiculé par le film est un message qui en vaut la peine.

Green Book est le nom du carnet de voyage pour les noirs destiné à leur indiquer les hôtels et les lieux qu’ils peuvent fréquenter dans les Etats-Unis de la ségrégation raciale. Le Dr Don Shirley fait appel aux services d’un videur de boite de nuit : Tony La Tchatche, pour assurer son transport et sa sécurité durant sa tournée musicale dans le Sud, profondément raciste. Au départ Tony lui-même est présenté comme raciste mais l’appât du gain est plus fort chez lui qui a une famille à nourrir. Au fur et à mesure de leur road-trip, véritable périple, le respect d’abord puis l’amitié s’installe entre les deux hommes que tout oppose. Tony, italien d’origine, blanc, pauvre et rustique, et Don Shirley, noir BCBG et fortuné, sont tous deux talentueux, chacun dans son domaine, et c’est sur leurs compétences respectives que le respect va se forger. Leurs différences devient le lieu d’une complémentarité.

Mahershala Ali et Viggo Mortensen

Le film met judicieusement en avant que la différence qui fait « peur », celle là qu’on rejette, et en fait matière à créer une force inédite. Les deux lurons en apprennent l’un de l’autre et en ressortent grandis. Dr Don Shirley qui se restreint beaucoup, se laisse aller à jouir de quelques plaisirs de la vie comme les fameuses ailes de poulet que Tony aime tant, et Tony apprend la dignité et le verbe en quelque sorte. C’est un film plein d’humanité qui donne un regard très émotionnel sur le sujet du racisme. Un racisme si ancré que le noir ne peut prétendre à être autre chose qu’un « noir » même auprès de sa communauté. Dr Don Shirley est sans cesse pris entre l’obligation de faire des concessions auprès des blancs aisés et de se justifier d’être lui auprès des minorités raciales. Une trappe absolue.

Néanmoins le film se termine sur une note d’espoir, laissant penser que l’être humain peut changer. Il ne tombe jamais dans la facilité. Même lorsque le très redouté contrôle de police survient et aboutit dans un commissariat, Peter Farrelly fait le choix de dupliquer la scène en montrant cette fois ci que le policier blanc veut simplement bien faire son travail. Rien n’est caricatural et les différents évènements sont abordés avec profondeur sans que ça ne soit pesant à la longue. Le rythme est efficace et l’intrigue, qui nous tient en haleine durant 2h10, se noue et se dénoue sous nos yeux dans une fluidité déconcertante de poigne et de légèreté. Un vrai bijou. Délicieux !

Q  U  E  E  N     A  N  D     S  L  I  M   –  DE MELINA MATSOUKAS (2020)

Que dire de « Queen and Slim », si ce n’est que c’est un film de 2020 à ne pas manquer ! Il s’agit du premier long métrage de Melina Matsoukas autrement réalisatrice de clips connue. Et ça se voit dans sa réalisation : l’esthétique du film, très léchée, colorée, stylisée, rappelle souvent le clip vidéo. La composition de cadre est très travaillée et l’utilisation de la musique surenchérit. Oui esthétiquement parlant, le film est une pointure. Melina cadre très intelligemment : les personnages de Queen et Slim sont souvent séparés par le choix des plans, signe qu’ils ne pourront jamais vraiment être ensemble ; et sont toujours excentrés bord cadre, ce qui n’est absolument pas naturel et met la puce à l’oreille quant à la suite de l’intrigue. Par sa mise en scène, Melina fait donc ressentir le danger toujours prompte à s’abattre sur eux tout au long du film. Car bien sûr, ces héros noirs des temps modernes n’ont aucune chance de s’en sortir. Quand eux pensent être tirés d’affaire, à chaque fois la mise en scène met un point d’honneur à nous ramener les pieds sur terre – nous avons un plus intellectuel par rapport aux personnages. Impossible de se bercer d’illusion, il n’y aura pas de happy ending ! C’est du cinéma : dire et donner du sens par l’image avant tout !

Jodie Turner-Smith
Daniel Kaluuya

L’intrigue se met d’ailleurs en place très rapidement, les Bonnie and Clyde modernes viennent à peine de se rencontrer dans un restaurant (c’est comme çà que démarre le film), que sur leur chemin du retour un élément perturbateur les entraîne dans un périple sans possibilités de retour en arrière. La récurrence de la scène dans le cinéma US (Fruitvale Station, Les veuves, Green Book, Détroit, Collision, et j’en passe…) est criante de vérité, il s’agit encore d’un contrôle de police qui va mal tourner. C’est aberrant. Le policier blanc est un peu trop agressif et Slim (interprété par Daniel Kaluuya – excellent – qui ne fait jusqu’ici aucun faux pas dans ses choix de films) en vient à le tuer pour défendre sa future dulcinée, Queen (Jodie Turner-Smith, une révélation). Ils le savent leur couleur de peau les condamne. Qui croira à leur légitime défense ? Queen est étudiante en droit mais elle sait que c’est couru d’avance, la justice est pour les blancs dans ce pays, pas pour les noirs.

C’est ainsi qu’ils prennent la fuite et qu’un road-trip dans les paysages éclectiques des Etats-Unis commence. Paradoxalement, dans leur fuite, ils expérimentent la véritable liberté qu’ils n’ont jamais eue. Ils n’ont plus rien à perdre, ainsi plus le temps de se conformer pour entrer dans des cases ou éviter des ennuis. Ils peuvent être eux-mêmes : Queen enlève ses faux cheveux, ce qui la met bien plus en valeur, et assume son sex-appeal.

Avec le film, on fait un tour d’horizon des problèmes liés au racisme. On assiste au manque de confiance en la justice américaine et à la haine profonde entre la police et les citoyens noirs qui pousse un jeune noir à tuer un flic noir. Les manifestations se multiplient car la population noire se mobilise en faveur des fugitifs. Ils deviennent un symbole de protestation. Ça donne d’ailleurs lieu à une belle scène où un policier noir censé les attraper, les laisse finalement filer en douce ayant quelques minutes auparavant essuyé une réflexion raciste de la part de son collègue blanc. Mais là aussi Melina ne va pas à la facilité en se contentant de tenir un propos manichéen selon lequel tous les blancs seraient méchants et tous les noirs seraient gentils. C’est plus complexe. Elle montre bien, par exemple, que le jeune noir est en tord mais qu’il a été conditionné à un tel acte par tout un système inéquitable. De même, c’est un « frère noir », dealer de drogue, qui finit par livrer les amoureux, tandis que des blancs leur avaient tendu la main, et met fin à leur espérance. Autres problèmes de pauvreté et de drogue auxquels doit faire face la communauté noire aux Etats-Unis. Après un bel élan de solidarité, tout au long du film, la chute est assez brutale et choquante. Une impression de déjà vu peut-être : quand on sait que des noirs ont accepté de marchander les noirs d’autres tribus et d’aider les colons blancs à les réduire en esclavage. Le sublime « Harriet » de Kasi Lemmons (sur l’esclavage) donne un aperçu de cette épineuse problématique. On peut ainsi dire que Melina Matsoukas livre un puissant message aussi bien aux blancs qu’aux noirs américains. Personne n’est épargné et chacun devrait faire son examen de conscience.

C  O  N  C  L  U  S  I  O  N

A y regarder de plus près, on est très loin du « rêve américain ». Mais c’est pourquoi le cinéma US a tant de choses à dire. A Critique Certifiée, on aurait préféré qu’il y ait moins de racisme et donc moins de films sur le racisme. Mais puisqu’il ne peut vraisemblablement pas ne pas y avoir de racisme, heureusement qu’il y a des films pour le dénoncer. #blacklivesmatter #everylivesmatter

(NB : nos pensées vont à Chadwick Boseman qui est devenu le premier super héros noir au cinéma. Ce n’est pas une mince victoire).

Leslie, une fan de cinéma à qui on n’a rien demandé mais qui donne son p***** d’avis quand même.

B O N U S
  • The Hate U give de George Tillman Jr (2018)
  • Blindspotting de Carlos Lopez Estrada (2018)
  • La voie de la justice de Destin Daniel Cretton (2020)

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