De 2017 à 2020, on a quoi sur le racisme au cinéma ? [Partie 1]

N’ayant pas saisi l’occasion d’écrire sur les nombreux films traitant du racisme sortis récemment, je me propose aujourd’hui de faire un petit récap des films qu’il ne fallait pas manquer ces trois dernières années. Si on ne devait choisir qu’un ou deux films américains par année – bien sur, il n’y a pas que les productions US mais la question raciale est un problème particulièrement marqué aux Etats-Unis ; la récente affaire Ahmaud Arbery, un joggeur noir assassiné par un ancien flic et son fils blancs dans l’état de Géorgie, en témoigne – alors, ça donnerait çà :

D  E  T  R  O  I  T   –  DE KATHRYN BIGELOW (2017)

Avec l’affaire Ahmaud Arbery, le film coup de poing « Détroit » de Kathryn Bigelow, relatant un évènement réel de l’histoire des Etats-Unis survenu en 1967 (il n’y a donc pas si longtemps que ça) sur des crimes raciaux, est plus que jamais d’actualité ! Les Etats-Unis n’ont donc pas progressé, et c’est à se demander plus largement si les nombreuses fictions US sur le sujet sont devenues une banalité d’usage qui ne fait pas bouger les lignes mais caresse dans le sens du poil les esprits révoltés pour mieux passer à autre chose. Car, oui, c’est coutume aux Etats-Unis d’utiliser le cinéma afin d’exorciser ses traumatismes historiques (Kathryn Bigelow est d’ailleurs en pole position) mais n’est-ce que pour se donner bonne conscience ?

C’est un peu ce qu’ont reproché certains à « Détroit », d’avoir fait de cet horrible fait réel un spectacle émotif en créant une tension dramatique outrancière et en utilisant les rouages de la fiction pour en faire un film cathartique où on s’indigne, on s’insurge… où le blanc assis dans la salle ne peut que compatir avec le noir, où tout le monde se sent humain d’être en empathie avec les personnages et où tout le monde en ressort bien dans sa peau, au fond. Mais plus tôt au cours de l’histoire du cinéma la question s’était déjà posée, concernant la Shoah avec « le travelling de Kapo » (de Gilles Pontecorvo), à savoir si ce type de sujet, très ou trop sensible, ne serait pas davantage le terrain du documentaire ? Car de sérieuses questions d’enjeux de mise en scène se posent quant à la réalisation de ces biopics. Pour ma part, les intentions engagées des réalisateurs et des scénaristes sont louables mais le système est de toute façon une trappe

Alors « Détroit » est une expérience cinématographique hors du commun, où on est pris à la gorge… ce qui en fait indéniablement une fiction maîtrisée et poignante. « Détroit » traite des violences perpétrées par des flics blancs à de jeunes hommes noirs dans un motel lors des émeutes raciales de 1967 à Détroit. La ségrégation raciale nourrit la contestation et tandis que le climat est insurrectionnel, depuis plusieurs jours, des coups de feu retentissent en pleine nuit à l’Algiers motel. Les forces de police investissent le lieu, bafouant toute procédure, et soumettent alors à des clients noirs, certains accompagnés à leur indignation de jeunes femmes blanches, un interrogatoire sadique pour extorquer leurs aveux. Le bilan sera lourd : trois hommes, non armés, abattus, à bout portant, et plusieurs blessés.

La réalisatrice concentre son scénario sur la reconstitution d’un fait divers crasseux ayant eu lieu en parallèle au soulèvement populaire. Il s’agit d’une dramaturgie classique en trois actes avec : la présentation du contexte, puis le développement des péripéties dans le motel, où la tension atteint son climax, et enfin la résolution judiciaire et la conséquence du drame que sera l’inéluctable repli communautaire. Lors du deuxième acte, la mise en scène, profitant d’une caméra à l’épaule et d’un sur-découpage, permet de varier les points de vue et d’illustrer l’irréversible montée de la violence entre les personnages. Nous sommes alors en huis clos, ce qui donne intelligemment la sensation d’être enfermés et d’étouffer, comme les personnages, sans pouvoir échapper à l’issue effroyable de cette violence. On se sent pris au piège du dispositif coup de poing de Bigelow autant que les clients du motel sont victimes d’une fracture sociale, exacerbée par tout le contexte présenté auparavant, qui conduira à l’irréparable de la part des policiers.

Le film ne caricature pas les policiers comme étant tous fondamentalement racistes mais dénonce l’engrenage de la violence, – dont l’histoire américaine ne parvient à se défaire – l’usage systématique de la force et de la brutalité. Il met aussi en avant les failles de tout un système social (système judiciaire, fonctionnement interne des polices municipales, lobby des armes, etc.) qui favorisent les injustices, les impunités, les inégalités et les discriminations, et attisent les tensions et l’escalade des actes de violence. Un système qui donne tout pouvoir mais ne fait aucun point d’honneur à ce que ses institutions se montrent meilleures que les individus qui les composent. Nous faisons d’ailleurs face à des personnages qui ne réalisent même pas la gravité de leurs actes, du côté des policiers comme des clients du motel. Une inconscience des individus qui est mise en évidence. Sinon la gestion du temps et de l’espace, au profit d’une montée de l’intensité brute, est une véritable leçon de cinéma, rendue d’autant plus prenante que les interprétations des acteurs sont impeccables. Il s’agit donc d’un film percutant et dérangeant, ce qui le rend incontournable pour se figurer la gravité d’un marasme sociétal toujours prompte à l’explosion.

Will Poulter (Détroit)
G  E  T     O  U  T   –  DE JORDAN PEELE (2017)

« Get Out » c’est le film de l’année 2017 qu’il ne fallait définitivement pas manquer ! Avec une originalité déconcertante, Jordan Peele requestionne le racisme. Un racisme profond et latent « des temps modernes » où l’économie de la haine a laissé les pleins pouvoirs aux préjugés. C’est de ça qu’il s’agit dans « Get Out » : il n’y a vraisemblablement plus de haine mais un excès de bienveillance qui la rend d’autant douteuse et dérangeante… C’est l’Amérique des apparences, qui n’a pas progressé et dissimule une flopée de préjugés nourrissant des peurs de tout côté, qui est dénoncée. C’est pourquoi, Jordan Peele a judicieusement choisi le genre de l’horreur pour le détourner et y tenir un propos politique.

Alors « Get Out », ça parle de quoi ? Une jeune femme blanche, Rose, décide de présenter son petit ami afro-américain, Chris, à ses parents en passant quelques jours dans leur propriété. En allant chez les parents bourgeois de sa fiancée, Chris est reçu par un couple progressiste avec une bienveillance apparemment indifférente à sa couleur de peau mais très vite une série d’incidents inquiétants se produit jusqu’à ce qu’il découvre l’impensable.

La grande Amérique d’Abraham Lincoln n’est pas parvenue à éradiquer le préjugé fondateur selon lequel l’autre (le « noir ») serait inférieur. Au lieu de se résorber, il s’est multiplié comme un cancer. Elle s’est proposée d’abolir la traite sans établir la vérité sur l’altérité de l’autre. L’altérité est restée un vaste terrain d’ignorance puis de fantasme. Soit inférieur, violeur, drogué, bandit, soit a contrario très voire trop puissant physiquement, performant sexuellement, résistant à la maladie et au vieillissement… L’afro-américain est retenu captif du jugement – duquel, il lui faut « get out ! » – et déconsidéré en tant qu’individu à part entière. C’est le piège qui s’est refermé sur Chris ; Jordan Peele le met bien en lumière dans la séquence du dîner qui tourne au vinaigre avec le frère de Rose. Alors l’autre qu’on ne connaît pas on en a peur, surtout s’il jouit à notre place. Et si l’autre jouit à notre place, autant jouir dans la peau de l’autre. Ainsi même lorsqu’on se prétend non raciste, scandant haut et fort avoir voté Obama comme le père de Rose, le racisme demeure lorsqu’il s’agit d’annihiler l’identité de l’autre – en s’appropriant ici son corps comme au temps de l’esclavage. Le noir, présenté comme un sujet d’asservissement, est devenu un objet de convoitise – « aujourd’hui on a le retour du balancier, le noir est à la mode » (réplique du film).

Lakeith Stanfield (Get Out)

Il s’agit d’un film ayant la peur pour objet – les faiblesses mêmes de Chris sont liées aux peurs de son passé. Et c’est de cette peur que jaillit encore la violence. La violence n’arrive ainsi qu’à la fin du film, et la majeure partie ne met en jeu ni le gore ni l’épouvante mais un climat d’étrangeté qui fait émerger la violence dans le dernier quart d’heure. L’hôte blanc (les Etats-Unis) ne s’en sort pas ici, car le captif noir, qui se réapproprie son corps, parvient par l’usage de la force à reprendre le dessus. Est-ce une conclusion alarmante visant à alerter la Nation qu’elle ne tirerait aucun bienfait de ce que les noirs en arrivent à de telles extrémités ? Car la violence n’engendre que la violence ; et même si elle est montrée dans le film comme absurde, elle est aussi montrée comme le seul moyen de s’en sortir in fine.

Le film est, de plus, un tour de force scénaristique dans l’humour noir qu’il emploie (notamment par le biais du personnage secondaire Rod Williams) : l’arrivée de la voiture de police à la fin qui ne présage rien de bon avantage finalement Chris, et le coton, autrefois synonyme d’esclavage, est ce qui permet à Chris de s’en sortir parce qu’il l’enfonce dans ses oreilles. Jordan fait habilement comprendre que le passé est révolu, et qu’une société qui se refuse à mûrir, à progresser et à dépasser ses peurs court inéluctablement à sa perte.  

Excellent Daniel Kaluuya (Get Out)

PS : J’en profite pour dire un mot sur « Us », second film de Jordan Peele sorti en 2019, qui ne vaut selon moi pas la peine d’être inclus à cette liste des films à voir. Je n’en reviens toujours pas qu’après un « Get Out » génial, « Us » m’ait autant sidéré en mode « C’est quoi ce film ?! ». Il est vrai qu’après le film on se pose des tas de questions mais du genre : « pourquoi ai je ce fâcheux sentiment de raté alors qu’il avait tout pour être magistral d’ingéniosité ? Suis je passée à côté ? Ou « Us » est vraiment parti en sucette ? ». Il faut bien le reconnaître « Us » fait réfléchir mais pas de la bonne façon… car on a bien été dupés. Jordan a préféré nous étourdir en nous frappant à la nuque pendant deux longues heures.

« Us » c’est l’histoire d’une famille afro-américaine aisée, qui s’est donc extirpée des affres de la tragédie post esclavagiste aux Etats-Unis, qui part en vacances sur les rives de la Californie. C’était sans compter sur Jordan qui les renvoie le temps d’un été dans le spectre des souffrances psychologiques (des chaines) du passé, venu rendre justice.

En vérité, il y a beaucoup de choses à dire sur ce film qui reflète bien la grande ambition de son réalisateur de dénoncer à nouveau une réalité : dénoncer l’assimilation, l’oubli du passé esclavagiste dans une société qui se donne l’air d’aller bien mais qui est encore profondément raciste, et donc l’impossible intégration quand les heurts enfouis refont surface. Et c’est çà le problème : à vouloir dénoncer trop de choses, dans un film de genre codifié (d’horreur), Jordan Peele s’égare dans son dispositif.

Parenthèse : on dirait une nouvelle tendance cinématographique de faire des allusions ou des métaphores en utilisant des animaux et des lapins en particulier, Yorgos Lanthimos influence ?? Pourquoi des lapins précisément ici, plutôt que des écureuils ou des hamsters par ex ? Je cherche encore… mais, si les lapins ont une signification qui m’échappe, leur présence dans des cages, au générique de début, fait bien sûr référence à l’emprisonnement (des milliers de noirs américains peuplent les prisons des Etats-Unis, abandonnés par le système), à l’esclavage et, on le comprendra plus tard par de gros efforts de réflexion pour sauver les meubles, à l’assimilation (c’est à dire enfermer ses origines et sa vraie identité dans une cage, les oublier et s’assimiler à l’identité de l’autre pour s’intégrer) – mouais c’est pas très clair tout çà. Alors dès le départ, Jordan donne le ton, comme dans « Get Out », par sa mise en scène engagée – avec l’utilisation de musiques originales aux sonorités africaines, et de classiques de la Pop et du Hip Hop afro-américains (globalement assez sur-mixés) – mais qui manque ici cruellement de subtilités. Oui Jordan Peele a beaucoup de choses à dire, trop en fait et se perd vite malheureusement.

Lupita Nyong’o (Us)

La suite de ce récap dans la partie 2 – Tschuss !

Leslie, une fan de cinéma à qui on n’a rien demandé mais qui donne son p***** d’avis quand même.

B O N U S
  • « Farming » de Adewale Akinnuoye-Agbaje (2018)

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